Euria : l’IA suisse qui redéfinit la souveraineté numérique

Robot au crâne constellé de lumières cyan et violettes, dans la neige d’une nuit alpine, dont la chaleur magenta se diffuse vers un village éclairé

Lorsque Infomaniak dévoile Euria à la fin de l’année 2025, la Suisse entre dans une nouvelle ère technologique.

Jusqu’ici, la Suisse observait la révolution de l’intelligence artificielle avec prudence, consciente des enjeux de souveraineté, de confidentialité et d’impact environnemental.

Avec Euria, cette réserve se transforme en ambition.

Pour la première fois, une IA grand public, conçue et opérée intégralement en Suisse, propose une alternative crédible aux géants américains et chinois.

Et ce n’est pas qu’un outil, si sophistiqué soit-il, c’est une vision politique, écologique et culturelle de ce que pourrait être une intelligence artificielle européenne.

Genèse

L’histoire d’Euria commence bien avant son lancement.

Elle s’enracine dans le parcours singulier d’Infomaniak, entreprise genevoise fondée en 1994 dans un cabanon de jardin (pour une fois, ce n’est pas un garage en Californie ! ) à une époque où Internet commençait à se concrétiser en Europe.

Ce BBS bricolé par deux passionnés deviendra, trois décennies plus tard, l’un des clouds indépendants les plus importants d’Europe, kDrive, celui d’Infomaniak.

L’entreprise genevoise a construit sa réputation sur une idée simple : la technologie doit être utile, accessible et respectueuse de ses utilisateurs.

Cette philosophie irrigue toute l’entreprise, de ses data centers alimentés en énergie renouvelable à ses services collaboratifs conçus pour protéger la vie privée : Euria est l’aboutissement naturel de cette trajectoire.

Histoire récente

En Suisse, l’année 2025 est particulièrement féconde sur le terrain de l’IA.

Plusieurs initiatives émergent simultanément : Apertus, développé par l’EPFL et l’ETHZ ; Lumo, lancé par Proton ; myAI, proposé par Swisscom.

Le pays, longtemps discret, décide enfin de construire son propre écosystème d’intelligence artificielle, même si on peut regretter la faiblesse des soutiens étatiques sur la question, avec des budgets alloués peu en rapport avec les enjeux réels (voir notre article sur Apertus)

Pourtant, Euria se distingue immédiatement par son ambition : Infomaniak ne cherche pas à rivaliser avec Open AI ou Google sur le terrain de la puissance brute, l’entreprise n’en a, sans doute, pas les moyens, car il s’agit d’investissements colossaux.

Non, l’entreprise propose une autre voie : une IA frugale, entièrement basée sur des modèles open source, souveraine, écologique et profondément respectueuse de la vie privée.

Jusqu’au nom, Euria, l’acronyme qui résume à lui seul cette vision :

Éthique, parce qu’aucune donnée utilisateur n’est utilisée pour entraîner les modèles.

Universelle, parce qu’Euria vise les usages quotidiens, ceux qui concernent réellement les citoyens et les PME.

Responsable, parce que son fonctionnement repose sur une architecture économe et sur des data centers qui réinjectent leur chaleur dans le réseau urbain.

Indépendante, parce que les données ne quittent jamais la Suisse et échappent totalement au Cloud Act américain, pour ne citer que lui.

Autonome, enfin, parce qu’Infomaniak prévoit d’en faire un véritable assistant intelligent capable d’agir, de mémoriser et d’orchestrer des tâches complexes.

Et techniquement ?

Comme nous l’écrivions plus haut, Infomaniak n’a pas développé son propre modèle de langage. Euria repose sur une architecture d’aiguillage : chaque requête est analysée, puis envoyée vers le modèle open source le plus pertinent.

Le chinois Qwen3.5 (Alibaba Cloud ) et le français Mistral, notamment, pour le texte, et l’américain OpenAI Whisper pour l’audio.

Cette approche internationale est à la fois un compromis financier et une stratégie.

Elle permet de réduire drastiquement la consommation énergétique, d’intégrer rapidement les meilleures innovations open source et de garantir que les données ne servent jamais à l’entraînement.

Euria n’a pas besoin d’une profusion de GPU ni d’immenses fermes de calcul ; elle fonctionne avec sobriété, sans renoncer à la qualité.

Un peu d’écologie ?

Cette sobriété est au cœur du projet.

Le data center D4, qui héberge Euria à Genève, est l’un des plus avancés d’Europe. Il fonctionne exclusivement à l’énergie renouvelable et réinjecte sa chaleur dans le réseau de chauffage urbain.

À l’horizon 2028, ce système permettra de chauffer plus de 6 000 logements genevois, d’éviter 3 600 tonnes de CO₂ par an et de fournir l’équivalent de 20 000 douches chaudes quotidiennes.

Dans un monde où les IA consomment des quantités astronomiques d’électricité, Euria propose une autre voie : une intelligence artificielle qui récupère une partie de l’énergie dépensée par son fonctionnement pour chauffer des foyers plutôt que la planète.

Un peu de souveraineté ?

Euria est intégralement hébergée en Suisse, dans des infrastructures contrôlées par une entreprise suisse. Les données ne quittent jamais le territoire, ne sont pas soumises au Cloud Act, et ne sont pas revendues ni utilisées pour entraîner des modèles.

Cette approche fait d’Euria une solution particulièrement adaptée aux professions sensibles : avocats, médecins, notaires, comptables, PME soumises à la nLPD, notamment.

Des fonctions bienvenues, à défaut d’être novatrices

Infomaniak propose même un mode éphémère, façon Snapchat, dans lequel les conversations sont automatiquement effacées après chaque session. Dans un monde où la confidentialité est devenue un luxe, Euria en fait un standard.

L’accessibilité est également au cœur de la stratégie. Euria se veut gratuite, mais demande rapidement un compte et une inscription pour dialoguer plus que les cinq requêtes quotidiennes autorisées en mode libre.

Une formule premium est ensuite exigée pour les fonctions avancées, comme l’intégration à l’écosystème kSuite.

Mais Euria n’est pas seulement un outil pour les professionnels. Elle vise les usages quotidiens : rédiger un texte, synthétiser un document, traduire un passage,  analyser un PDF, transcrire un audio.

Infomaniak estime que 95 % des besoins courants peuvent être couverts sans recourir à des recherches web énergivores. Cette approche frugale, presque artisanale, contraste avec le gigantisme des IA américaines, qui mobilisent des infrastructures colossales pour répondre à des requêtes parfois triviales.

De par sa conception, Euria est donc une IA suisse souveraine sans être un LLM suisse. Elle est orchestrée, contrôlée et exécutée exclusivement en Suisse, dans une architecture pensée pour la confidentialité, la sobriété et l’indépendance.

Un regard vers l’Europe

Et Euria s’inscrit dans une vision plus large : celle d’un écosystème européen souverain.

Et Infomaniak ne cache pas son ambition de construire une IA capable de se poser en alternative aux géants américains et chinois, non pas en imitant leur modèle, mais en proposant une façon différente de les gérer.

Les prochaines étapes sont déjà annoncées : mémoire persistante, agents intelligents, intégration profonde dans kSuite, optimisation continue de l’aiguillage. Euria pourrait devenir le cœur d’un cloud européen souverain, frugal et éthique.

Un modèle différent

Dans l’histoire de l’intelligence artificielle, Euria propose donc une troisième voie.

Le modèle américain repose sur des LLM géants, très performants, aussi coûteux qu’énergivores, soumis à des législations extraterritoriales.

Le modèle chinois est centralisé, étatique, orienté vers le contrôle et la puissance industrielle.

La voie suisse, incarnée par Euria, est différente. Elle est souveraine, et tant que faire se peut pour une IA, écologique. Elle montre qu’il est possible de créer une intelligence artificielle performante sans renoncer à la confidentialité, à la sobriété et à l’indépendance opérationnelle.

Et les critiques ?

Nous pensons qu’Euria est tout ce que nous avons écrit.

Pourtant, une part de ses qualités, frugalité, bas prix, elle les doit aussi à d’autres, car elle fait appel à des modèles certes open source, mais qui ont été conçus et entrainés par ces géants tant décriés que sont AliBaba Cloud, Open AI, et dans une moindre mesure, Mistral.

Sans eux, pas d’Euria, du moins pas sous la forme actuelle. L’indépendance est donc sur la forme, mais pas sur la source.

Un problème de performances pures est aussi évident, car les géants cités plus haut ne « déclassent » pas leurs modèles phares propriétaires en open source tant qu’ils peuvent être rentables, et il suffit d’utiliser les dernières créations d’Anthropic ou d’OpenAI et de demander la même chose à Euria, pour mesurer le fossé qui les sépare.

Workflow agentique complexe, analyses juridiques et scientifiques de haut vol, voire codage avancé, tout ceci n’est pas encore l’apanage d’Euria qui, du fait de sa conception, est limitée à perfectionner ce que les géants de l’IA ont bien voulu passer en Open source.

Pragmatisme, donc, mais c’est aussi un mérite de faire avec ce qui est disponible et à sa portée.

Conclusion

Euria n’est pas seulement une technologie ni un produit, c’est une déclaration !

Elle affirme que la Suisse peut créer une IA souveraine, éthique, écologique et performante à son échelle.

Elle prouve, avec les réserves citées plus haut, qu’il existe une alternative aux géants américains et chinois, du moins en aval.

Elle démontre que l’intelligence artificielle peut être un outil d’émancipation plutôt qu’un instrument de dépendance et, dans un monde où l’IA devient un enjeu géopolitique, Euria offre une voie nouvelle, y compris en matière de souveraineté numérique : une intelligence artificielle qui protège, qui respecte, et qui, en prime, chauffe les bâtiments, rien que cela !