Ramdam sur la RAM !

Graphique de la flambée des prix de la mémoire RAM (modules DDR5)

La pénurie mondiale de mémoire RAM : une crise structurelle qui redéfinit l’industrie informatique

Depuis la fin de l’année 2024 et tout au long de 2025, l’industrie informatique traverse une crise silencieuse, mais profonde : une pénurie mondiale de mémoire vive, qu’il s’agisse de DRAM classique, de DDR5 ou de HBM destinée aux accélérateurs d’intelligence artificielle.

Cette tension, d’abord perçue comme un simple cycle de marché, s’est progressivement révélée comme un phénomène structurel, provoqué par une convergence de facteurs technologiques, économiques et géopolitiques, tous les ingrédients d’un crise durable.

Les prix ont explosé, les stocks se sont effondrés, et l’ensemble de la chaîne de valeur — du PC grand public aux serveurs hyperscale — se retrouve sous forte pression.

L’ampleur de la hausse des prix suffit à elle seule à mesurer la gravité de la situation :

L’état des lieux

En 2025, les prix de la DRAM ont bondi de plus de 170 % en un an, une progression qui n’avait jamais été observée dans l’histoire récente du secteur.

Sur le marché spot (marché au comptant selon les prix du moment) la flambée est encore plus spectaculaire, dépassant les 300 % depuis janvier 2026.

Les kits DDR5 destinés au grand public ont suivi la même trajectoire : un module G.Skill Trident Z5 Neo RGB de 32 Go à 6000 MHz, vendu moins de 200 CHF début 2024, dépasse désormais les 500 CHF !

Même les modèles plus modestes, comme les Crucial Pro OC 32 Go 6400 MHz, ont vu leur prix doubler en quelques mois, puis allègrement tripler les mois suivants.

Et cette inflation n’est pas cantonnée au haut de gamme : elle touche toutes les gammes, tous les segments, tous les usages, puisque de très nombreux appareils utilisent de la mémoire RAM, smartphone, grand électroménager et nouveaux véhicules compris.

Et pour ne rien arranger, la disponibilité s’est effondrée dans les mêmes proportions !

Les constructeurs, qui disposaient traditionnellement de dix semaines de stock, n’en ont plus que huit, voire six, parfois moins encore.

Les fabricants, eux, sont tombés à deux ou trois semaines de réserve, alors qu’ils fonctionnaient historiquement avec deux à trois mois d’avance.

Le taux de satisfaction des commandes, autrefois proche de 100 %, a chuté à 70 %.

Dans un secteur où la fluidité logistique est essentielle, cette contraction brutale crée un effet domino qui se répercute sur l’ensemble du matériel informatique.

La genèse

Pour comprendre cette crise, il faut revenir à ses causes profondes.

La première, et de loin la plus déterminante, est l’explosion de la demande liée à l’intelligence artificielle.

Les géants du numérique — Microsoft, NVIDIA, Meta, Amazon, Google, OpenAI — absorbent désormais une part colossale de la production mondiale de DRAM pour alimenter leurs infrastructures d’IA.

Les GPU modernes, notamment ceux destinés à l’entraînement de modèles de grande taille, consomment des quantités astronomiques de mémoire, en particulier de HBM, une technologie à très haute bande passante devenue indispensable, mais qui consomme aussi bien plus de silicium.

Cette demande, qui croît plus vite que la capacité de production mondiale, siphonne littéralement les volumes destinés au marché PC et mobiles.

À cette pression s’ajoute une transition technologique majeure.

Les trois géants de la DRAM — Samsung, SK Hynix et Micron — ont réorienté leur production vers les technologies les plus rentables, dont la HBM.

Samsung a cessé la production de puces DDR4 8 GB (un ancien standard encore très utilisé) dès avril 2025. Micron a arrêté les modules serveur DDR4 hérités. SK Hynix a réduit la production de DDR4 à seulement 20 % de sa capacité.

Cette stratégie vise à accélérer la transition vers la DDR5 (le standard de la mémoire actuelle) plus lucrative, et surtout vers la HBM (High Bandwidth Memory) plus performante, et dont les marges commerciales sont encore nettement supérieures.

Mais cette réorientation crée un déséquilibre brutal : la DDR4 disparaît plus vite que la DDR5 ne peut la remplacer, et la production de DDR5 elle-même ne suit pas le rythme de la demande, car les chaines de fabrication sont orientées vers la HBM, intelligence artificielle oblige !

Le troisième facteur est plus stratégique : les fabricants ont volontairement limité l’augmentation de leurs capacités de production, ce qui frôle l’entente cartellaire internationale.

Samsung et SK Hynix, qui représentent plus de 70 % de la production mondiale de DRAM, ne prévoient pas d’investir massivement dans de nouvelles usines avant plusieurs années, ce qui leur garantit des bénéfices records avec une demande plus forte que l’offre, et des prix en hausse délirante, car ce qui est rare est toujours plus cher.

Jusqu’à quand ?

Les analystes estiment que cette situation pourrait durer jusqu’en 2028.

Les raisons sont multiples : coûts colossaux des nouvelles fonderies, incertitudes géopolitiques, volatilité du marché, et surtout volonté de maintenir des prix élevés après plusieurs années de surproduction et de marges faibles.

L’effet domino

Les conséquences de cette pénurie se font sentir dans tous les segments du marché informatique, et les fabricants de PC ont été les premiers à réagir.

Dell a annoncé des hausses de prix de 15 à 20 % dès décembre 2025. Lenovo a suivi dès janvier 2026. HP et Apple prévoient eux aussi des augmentations sensibles au second semestre 2026.

C’est que, loin d’être anecdotique, la mémoire représente entre 15 et 18 % du coût total d’un PC ; lorsque son prix double, l’impact sur le prix final est mécanique. Cette inflation se répercute sur les ventes : les livraisons d’ordinateurs portables, qui devaient croître de 1,7 % en 2026, devraient finalement reculer de 2,4 %.

Ce qui est rare est cher, et ce qui plus onéreux se vend aussi souvent moins bien…

Et le marché des smartphones n’est pas épargné.

Les modèles haut de gamme, qui embarquent désormais 12 à 24 Go de RAM, se retrouvent face à un dilemme : réduire la quantité de mémoire, augmenter les prix ou retarder certains modèles.

Les parades

Les fabricants doivent arbitrer entre performance, compétitivité et disponibilité des composants. Dans un marché déjà saturé et très concurrentiel, ces choix sont délicats.

Les constructeurs de matériel informatique adoptent des stratégies de contournement. ASUS, MSI et d’autres acteurs ont commencé à stocker massivement de la mémoire, parfois en signant des contrats d’approvisionnement sur deux ou trois ans, une pratique inhabituelle dans un secteur où les prix fluctuent rapidement.

Cette stratégie vise à éviter une rupture totale en 2026, mais elle contribue paradoxalement à accentuer la tension sur les stocks mondiaux en alimentant la spirale de la pénurie.

Et les responsables ?

Le secteur des serveurs et des datacenters est lui aussi sous pression.

Les infrastructures d’IA nécessitent des quantités gigantesques de RAM et surtout de HBM. Les fabricants de DRAM privilégient naturellement ces clients premium, ce qui réduit encore davantage la disponibilité pour le grand public.

Sans oublier le coût des bons vieux disques durs, toujours indispensables pour le stockage secondaire, encore très utilisés dans les centres de données, dont le prix a lui aussi plus que doublé, pour les mêmes raisons.

Dès lors, les coûts d’infrastructure augmentent, et cette hausse se répercute sur les services cloud, les abonnements IA, les solutions de stockage et les capacités de calcul.

Même les secteurs traditionnellement stables, comme l’IoT, l’automobile ou la robotique, sont touchés, car ils reposent encore largement sur la DDR4, devenue rare et chère.

La boule de cristal

Face à cette situation, plusieurs scénarios d’évolution se dessinent ; le plus probable est celui d’une pénurie prolongée jusqu’en 2028 !

Les fabricants ne prévoient pas d’augmenter significativement leur capacité de production avant cette date, et la demande liée à l’IA ne montre aucun signe de ralentissement.

Dans ce scénario, les prix continueraient d’augmenter, la disponibilité resterait limitée, et la priorité serait donnée aux serveurs et aux GPU IA.

Le marché grand public devrait s’adapter à une nouvelle normalité, marquée par des configurations plus modestes et des prix plus élevés, et à terme, un recul des ventes.

Un second scénario, plus optimiste, envisage une stabilisation progressive en 2027.

Cette hypothèse suppose une normalisation de la demande en IA, une augmentation modérée de la production, en comptant surtout sur de nouvelles marques chinoises comme CXMT, et une baisse progressive des prix.

Ce scénario reste plausible, mais dépend fortement de l’évolution des modèles d’IA et de leur appétit en ressources.

Enfin, un troisième scénario, plus lointain, repose sur une rupture technologique : de nouvelles technologies mémoires — MRAM, PCM, ReRAM — pourraient, à terme, réduire la pression sur la DRAM.

Mais aucune de ces solutions n’est prête pour une production de masse avant 2030. Elles ne constituent donc pas une réponse immédiate à la crise actuelle.

Conclusion :

La pénurie de RAM n’est donc pas qu’un accident conjoncturel.

Elle révèle une transformation profonde de l’industrie informatique, tirée par l’essor de l’intelligence artificielle et par la transition vers des technologies mémoires plus avancées et plus coûteuses, elle va probablement durer, et modifier durablement le paysage de l’informatique et de tous ses dérivés, comme l’IA qui en est le déclencheur.

Les conséquences sont déjà visibles : hausse des prix, disponibilité réduite, transition accélérée vers la DDR5, explosion du marché HBM, pression accrue sur les serveurs et les datacenters.

À court et moyen terme, la situation devrait rester tendue. À long terme, seule une augmentation massive des capacités de production — ou une innovation de rupture — pourra rééquilibrer le marché.